ARKIA TOURÉ, JOURNALISTE MALIENNE : informer au péril de sa vie

ARKIA TOURÉ, JOURNALISTE MALIENNE : informer au péril de sa vie

28 septembre 2025 0 By 223 Infos

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Pendant plus d’une décennie, Arkia Touré a exercé le journalisme dans l’un des contextes les plus dangereux d’Afrique de l’Ouest. Menacée par des groupes armés, ciblée par des campagnes de diffamation, et finalement contrainte à l’exil, cette journaliste malienne incarne aujourd’hui le prix à payer pour l’indépendance de la presse au Mali.

Une enfance marquée par la résilience

Née le 31 décembre 1983 à Bamako et originaire de Tombouctou, Arkia Touré perd son père très jeune. À l’âge de trois ans, elle est adoptée par son oncle maternel dans la capitale, tandis que sa mère et ses sœurs retournent dans le nord du pays. Malgré un environnement familial et social difficile, cette adoption lui permet d’accéder à l’éducation. Elle deviendra la seule de sa famille à poursuivre des études supérieures.

Le journalisme comme engagement

En août 2013, dans un Mali fragilisé par l’occupation djihadiste du nord, Arkia Touré rejoint Studio Tamani, l’un des rares médias indépendants du pays. Sa mission : produire une information fiable, pluraliste et accessible aux populations.

Entre 2018 et 2021, elle couvre des thématiques sensibles : violations des droits humains, exactions contre les civils, insécurité alimentaire, genre, migrations et présence des groupes armés. Un travail d’intérêt public dans un environnement de plus en plus hostile à la liberté d’expression.

Le débat qui fait basculer sa vie

En 2021, elle anime un débat public consacré à l’insécurité et à la présence militaire étrangère au Mali. Au cours de l’émission, diffusée à la radio et à la télévision, elle interroge l’incapacité de l’armée malienne à libérer certaines localités assiégées par des groupes djihadistes, notamment Farabougou, et relaie des témoignages locaux contredisant la version officielle.

L’émission est perçue par une partie de l’opinion et des soutiens du pouvoir comme une attaque contre l’armée nationale. Arkia Touré est alors publiquement accusée d’être « anti-patriote », voire « ennemie de la nation ». Les menaces commencent.

Une femme journaliste dans une société patriarcale

Ses détracteurs relancent ensuite une ancienne émission consacrée à l’infertilité au sein du couple, un sujet encore tabou au Mali. Bien que menée avec des experts de santé et des défenseurs des droits des femmes, l’émission est présentée comme une atteinte aux traditions et aux valeurs religieuses.

Divorcée, Arkia Touré devient la cible d’attaques sexistes et de campagnes de dénigrement. Des appels sont lancés pour la faire retirer de l’antenne, voire pour s’en prendre physiquement à son média.

La famille prise pour cible

Face à l’escalade des menaces, la rédaction modifie ses fonctions. Elle est chargée de suivre la situation sécuritaire dans le nord du pays et produit un journal en sonhraï, langue largement comprise dans la région.

Le programme rencontre un large succès, donnant la parole aux populations locales et documentant les violences subies, y compris celles commises par les forces armées. Ce travail accroît cependant les risques.

En décembre 2021, son oncle, figure paternelle depuis l’enfance, est arrêté à Tombouctou. Officiellement accusé de collaboration avec des groupes rebelles, il est en réalité soupçonné d’être une source journalistique. Il passera trois mois en détention avant d’être libéré grâce à l’intervention de notabilités locales.

Autocensure et licenciement

Sous pression, Arkia Touré poursuit son travail en pratiquant l’autocensure. Mais la situation politique se détériore avec l’arrivée des militaires au pouvoir. La liberté de la presse se réduit considérablement, les journalistes devenant des cibles à la fois pour les autorités et les groupes armés.

En parallèle, son média est frappé par de graves difficultés financières après le retrait de plusieurs bailleurs internationaux. Plus de 60 % du personnel est licencié. Malgré douze années de service et deux distinctions de « Femme de l’année », Arkia Touré perd son emploi. Son nom est jugé trop « sensible ».

Un dernier voyage sous haute menace

En juillet 2025, elle entreprend un ultime voyage à Tombouctou pour récupérer sa fille adoptive et faire ses adieux à sa famille. Le trajet se fait dans la clandestinité, à travers une zone contrôlée par des groupes djihadistes. Déguisée, voilée, elle observe des hommes armés patrouiller pendant que la population tente de maintenir une apparence de normalité.

Après 72 heures passées dans la peur et la discrétion, elle parvient à quitter la région avec sa fille et à regagner Bamako.

Une histoire emblématique

Aujourd’hui, le retour durable d’Arkia Touré au Mali représente un risque sérieux pour sa sécurité et celle de ses proches. Son parcours illustre la situation alarmante de la presse malienne : un espace médiatique asphyxié, où informer peut coûter la liberté, l’exil ou la vie.

Son histoire est celle d’une journaliste, mais aussi celle d’un pays où la vérité est devenue dangereuse.

A.D