ÉDITO : Le silence qui nous habite
10 juillet 2026Il existe des silences plus éloquents que les discours, ceux qui ne traduisent ni l’ignorance, ni l’indifférence, mais une hésitation profonde, presque instinctive. Le journalisme est pourtant né d’une mission simple et noble : informer, éclairer, questionner et, lorsque les circonstances l’exigent, dénoncer ce qui mérite de l’être. Il ne s’agit pas de critiquer pour le plaisir de critiquer, encore moins de s’opposer systématiquement. Il s’agit de porter la voix de ceux qui n’en ont pas, de signaler les dysfonctionnements, de contribuer, à sa manière, à l’amélioration de la société.
Non, nos journaux ne sont pas tous fermés. Non, nous ne vivons pas nécessairement dans une dictature au sens où certains l’entendent. Les kiosques continuent d’ouvrir chaque matin, les imprimeries tournent encore et les rédactions existent toujours. Pourtant, une autre forme de silence s’installe, plus insidieuse, plus difficile à combattre : celle que chacun s’impose à lui-même.
Combien de sujets renvoyés au fond d’un tiroir ? Combien de questions que l’on choisit finalement de ne pas poser ? Combien de vérités que l’on préfère édulcorer pour éviter les incompréhensions, les tensions ou les conséquences que pourrait entraîner leur publication ?
Nous voyons des routes qui tardent à sortir de terre ou qui se dégradent prématurément. Nous constatons que les opportunités d’emploi restent insuffisantes pour une jeunesse de plus en plus nombreuse. Nous entendons les inquiétudes des familles confrontées au coût de la vie, les préoccupations des entrepreneurs, les attentes des citoyens. Nous savons que tout n’est pas parfait. Pourtant, bien souvent, nous finissons par écrire que « tout va bien », ou du moins à ne pas écrire tout ce qui mériterait de l’être.
Ce silence n’est pas toujours imposé. Il est parfois intériorisé. Il naît de la peur de franchir une ligne invisible, de l’incertitude sur ce qui sera accepté ou non, de la volonté de préserver son outil de travail, ses collaborateurs, son entreprise de presse. Peu à peu, l’autocensure devient une habitude.
À vous, chers lecteurs, qui nous reprochez parfois de ne pas aller assez loin, de ne pas dire tout haut ce que beaucoup murmurent tout bas, nous demandons de comprendre la complexité de notre mission. Entre le devoir d’informer, la responsabilité professionnelle et les réalités auxquelles les médias sont confrontés, l’équilibre est parfois difficile à trouver.
Cela ne signifie pas que nous renonçons. Cela signifie simplement que nous avançons avec prudence, en espérant qu’un jour la parole libre, responsable et contradictoire sera perçue non comme une menace, mais comme une richesse indispensable à toute nation qui aspire au progrès.
Car une société où chacun a peur de parler finit toujours par entendre moins de vérités. Et lorsqu’une vérité cesse d’être dite, ce n’est pas seulement le journaliste qui perd sa voix ; c’est toute la société qui risque de perdre la sienne.
Abdourahmane Doucouré



